L’énergie constitue l’un des enjeux majeurs de notre époque. Tant les citoyens que les communes s’y trouvent régulièrement confrontés. Pour beaucoup, l’impact le plus concret reste évidemment la facture, dont les montants fluctuent et inquiètent chaque année un peu plus. Si la libéralisation du marché de l’énergie en 2007 était censée apporter une réponse, force est de constater que, malgré l’arrivée et la mise en concurrence d’une flopée d’acteurs industriels étrangers, nous en sommes toujours à compter les kilowattheures consommés, à tenter de prédire leurs effets souvent importants sur nos budgets.
Le vent, le soleil, l’eau sont pourtant nos biens communs. Selon le Code civil de 2020 « les choses communes ne peuvent être appropriées dans leur globalité. Elles n’appartiennent à personne et sont utilisées dans l’intérêt général, y compris celui des générations futures. Leur usage est commun à tous ». Alors que peuvent faire les communes – avec leurs citoyens – pour mieux en profiter dès demain ? Peuvent-elles concevoir des projets d’énergie renouvelable ambitieux tout en permettant à chacune et chacun d’y trouver son compte ? Comment peuvent-elles collaborer avec un développeur industriel qui souhaite s’installer sur leur territoire ? Enfin et surtout, comment s’assurer que l’intérêt général primera sur les seuls intérêts financiers de quelques-uns ?
Des coopératives expertes
C’est ici qu’entrent en jeu les coopératives citoyennes d’énergies renouvelables. La Fédération REScoop Wallonie en rassemble déjà vingt, présentes pour certaines depuis plus de quinze ans, ancrées un peu partout dans notre Région. Ces sociétés particulières permettent aux citoyennes et citoyens de contribuer activement à la transition énergétique et à l’autonomie stratégique de leur commune.
Le principe est simple : en acquérant une part sociale, toute personne intéressée peut rejoindre une société coopérative citoyenne. Autrement dit, elle peut, via la coopérative, devenir copropriétaire d’installations de production d’énergie renouvelable. Ce modèle permet aux citoyennes et citoyens d’investir une partie de leur épargne dans des projets locaux et porteurs de sens. Au sein de REScoop Wallonie, ce sont aujourd’hui 23 000 personnes qui se sont alliées, ainsi que quelques communes et PME, pour lever 32 millions d’euros et financer ainsi plusieurs dizaines de structures de production énergétique.
La particularité de ce mouvement est qu’il s’inscrit dans la philosophie de l’Alliance Coopérative Internationale. Il en respecte les sept grands principes qui orientent le travail quotidien des sociétés coopératives. Ces règles garantissent notamment leur indépendance et leur autonomie vis-à-vis d’autres acteurs publics et privés, tout en favorisant une gouvernance démocratique. En tant que copropriétaires, les membres décident collectivement de l’avenir du projet qu’ils soutiennent selon le principe « une personne = une voix ». Vivant souvent à proximité des installations financées, ils s’engagent et se préoccupent directement de leurs réussites et de leurs impacts sur le tissu économique de leur commune.
De l’énergie en circuit court
Une fois l’électricité renouvelable, locale et coopérative produite, il restait à garantir que les citoyennes et citoyens engagés puissent en bénéficier et s’affranchir des grands fournisseurs traditionnels. C’est dans ce contexte que des coopératives membres de REScoop Wallonie ont créé en 2012 leur propre fournisseur d’électricité citoyenne. Celui-ci est également une coopérative. Il appartient aux coopératives citoyennes wallonnes et est alimenté en électricité renouvelable par ces dernières. Ainsi, les unités de production et le fournisseur d’énergie sont et resteront aux mains des citoyens. Cette solution explique notamment pourquoi les prix ont été beaucoup mieux maîtrisés lors de la dernière crise énergétique, alors qu’ils flambaient partout ailleurs. L’engagement des membres s’est alors concrétisé par de réelles économies sur leurs factures.
En outre, ce circuit court permet de rendre nos sources d’énergie visibles, concrètes, ancrées dans nos communes. « Nos centrales hydroélectriques sont situées en plein cœur des villes, témoigne ainsi Alain Damay, administrateur de HOSe, la SCRL Hydro-Électricité d’Ourthe et Sambre, une société coopérative à gouvernance partagée entre des coopératives citoyennes et la société Hydro-B fondée pour développer cinq centrales hydro-électriques le long de ces rivières wallonnes. À Charleroi comme à Liège, cela permet de rapprocher les outils de production des citoyens. »
La présence d’une coopérative citoyenne d’énergie renouvelable dans un territoire offre également pour les habitants toute une série d’autres services très palpables, qu’ils soient proposés par la coopérative seule ou en collaboration. Fleurissent ainsi des bornes de recharges pour voitures électriques, des panneaux photovoltaïques sur des bâtiments publics, des écoles à l’éclairage optimisé, des formations à l’usage rationnel de l’énergie auprès des personnes en situation de précarité, etc. La « mobilisation » pour une énergie locale, abordable et renouvelable porte donc bien au-delà d’un investissement financier et de la construction d’un mât éolien.
Partenaires des communes
L’ambition de l’Union européenne est d’atteindre au moins 42,5 % (et si possible 45 %) d’énergies renouvelables d’ici à 2030, autrement dit demain. Au niveau fédéral, le Plan National Énergie Climat (PNEC) se donne pour objectif à la même date d’arriver à 21,7 % d’énergies renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie. Et au niveau wallon, le Plan Air Climat 2030 vise quant à lui les 28 à 29 % de sources d’énergies d’origines renouvelables, avec une part d’environ 52 % en ce qui concerne l’électricité.
Dans ce mouvement général, une majorité des communes se sont ainsi impliquées dans le cadre du projet Politique locale Énergie Climat (POLLEC), ou se sont engagées dans la Convention des Maires européens à jouer un rôle essentiel dans la transition énergétique et à lutter contre les changements climatiques. Mais, dans la pratique, la mise en œuvre d’actions concrètes par les communes pour atteindre leurs objectifs reste complexe. Manque de compétences en interne face à des projets très techniques, mobilisation difficile des acteurs locaux, acceptation sociale du projet par les citoyens et citoyennes compliquée, capital de départ non disponible : les raisons en sont multiples.
« Les coopératives citoyennes d’énergies renouvelables possèdent une expérience et une expertise qui nous est utile, témoigne Carlo di Antonio, bourgmestre de Dour où sont installées deux éoliennes appartenant à la coopérative citoyenne Émissions Zéro et aux communes de Dour et Quiévrain, ce qui permet d’assurer une gestion partagée et chacun d’en tirer des bénéfices. Leurs avis sont pertinents, elles amènent un autre éclairage sur les choix techniques et stratégiques à effectuer face aux entreprises privées. ». Les coopératives aident ainsi les communes à atteindre les buts fixés localement en termes de diminution de la consommation d’énergie et d’émissions de CO2. Les énergies renouvelables produites par ces coopératives en 2024 ont permis d’économiser presque 8 millions de tonnes de CO2 et d’alimenter près de 35 000 ménages en énergie verte, locale et durable.
« Les communes comme les coopératives servent l’intérêt général », commente le bourgmestre de Dour. Or en Wallonie, 94 % du marché de la fourniture d’énergie sont détenus par des acteurs industriels étrangers. Outre le fait d’avoir leurs centres de décisions en dehors du territoire belge, les bénéfices issus de leurs activités sortent du territoire wallon et servent des intérêts privés et financiers.
A contrario, comme le défendent les cofondateurs de la coopérative Courant d’Air Achim Langer (administrateur délégué) et Mario Heukemes (président du CA), « il y a une plus-value à soutenir un fournisseur local et des outils de production locaux, car un euro dépensé dans une coopérative rapporte 2,5 euros sur le territoire – contre moins d’1 euro lorsqu’il est dépensé chez un fournisseur privé1. Donc si vous définissez dans vos critères d’attribution de marché un fournisseur qui fait appel à des producteurs locaux, vous enrichissez le tissu économique local. De plus, notre fournisseur coopératif est le seul qui vous assistera effectivement dans la diminution de vos consommations. » Pour les deux administrateurs, la relation entre la coopérative fournisseuse d’énergie et les communes est très différente de celle avec une entreprise dite « classique » : « Dans le cadre de notre politique de maîtrise des prix pendant la crise, nous avons ainsi accordé rétroactivement des remises (comme nous l’avons fait pour les particuliers) alors que les termes du marché public ne nous y obligeaient pas », témoignent-ils.
Par ailleurs, recourir à des coopératives citoyennes locales permet de renforcer l’autonomie énergétique du pays. « C’est crucial en période de crise géopolitique, ajoute Julien Prévot, responsable juridique de REScoop, Les coopératives citoyennes disposent de plus des agréments CNC et Entreprise sociale, ce qui souligne l’importance des objectifs socio-économiques locaux pour ces initiatives citoyennes, leur objectif n’étant pas une recherche de profit financier personnel à tout prix. » –
- Selon une étude en 2019 du mouvement français de coopératives citoyennes d’énergies renouvelables Énergie partagée : https://energie-partagee.org/ressource/etude-retombees-eco-2/