Demain, une énergie locale et citoyenne dans ma commune
L’énergie constitue l’un des enjeux majeurs de notre époque. Tant les citoyens que les communes s’y trouvent régulièrement confrontés. Pour beaucoup, l’impact le plus concret reste évidemment la facture, dont les montants fluctuent et inquiètent chaque année un peu plus. Si la libéralisation du marché de l’énergie en 2007 était censée apporter une réponse, force est de constater que, malgré l’arrivée et la mise en concurrence d’une flopée d’acteurs industriels étrangers, nous en sommes toujours à compter les kilowattheures consommés, à tenter de prédire leurs effets souvent importants sur nos budgets.
Le vent, le soleil, l’eau sont pourtant nos biens communs. Selon le Code civil de 2020 « les choses communes ne peuvent être appropriées dans leur globalité. Elles n’appartiennent à personne et sont utilisées dans l’intérêt général, y compris celui des générations futures. Leur usage est commun à tous ». Alors que peuvent faire les communes – avec leurs citoyens – pour mieux en profiter dès demain ? Peuvent-elles concevoir des projets d’énergie renouvelable ambitieux tout en permettant à chacune et chacun d’y trouver son compte ? Comment peuvent-elles collaborer avec un développeur industriel qui souhaite s’installer sur leur territoire ? Enfin et surtout, comment s’assurer que l’intérêt général primera sur les seuls intérêts financiers de quelques-uns ?
Des coopératives expertes
C’est ici qu’entrent en jeu les coopératives citoyennes d’énergies renouvelables. La Fédération REScoop Wallonie en rassemble déjà vingt, présentes pour certaines depuis plus de quinze ans, ancrées un peu partout dans notre Région. Ces sociétés particulières permettent aux citoyennes et citoyens de contribuer activement à la transition énergétique et à l’autonomie stratégique de leur commune.
Le principe est simple : en acquérant une part sociale, toute personne intéressée peut rejoindre une société coopérative citoyenne. Autrement dit, elle peut, via la coopérative, devenir copropriétaire d’installations de production d’énergie renouvelable. Ce modèle permet aux citoyennes et citoyens d’investir une partie de leur épargne dans des projets locaux et porteurs de sens. Au sein de REScoop Wallonie, ce sont aujourd’hui 23 000 personnes qui se sont alliées, ainsi que quelques communes et PME, pour lever 32 millions d’euros et financer ainsi plusieurs dizaines de structures de production énergétique.
La particularité de ce mouvement est qu’il s’inscrit dans la philosophie de l’Alliance Coopérative Internationale. Il en respecte les sept grands principes qui orientent le travail quotidien des sociétés coopératives. Ces règles garantissent notamment leur indépendance et leur autonomie vis-à-vis d’autres acteurs publics et privés, tout en favorisant une gouvernance démocratique. En tant que copropriétaires, les membres décident collectivement de l’avenir du projet qu’ils soutiennent selon le principe « une personne = une voix ». Vivant souvent à proximité des installations financées, ils s’engagent et se préoccupent directement de leurs réussites et de leurs impacts sur le tissu économique de leur commune.
De l’énergie en circuit court
Une fois l’électricité renouvelable, locale et coopérative produite, il restait à garantir que les citoyennes et citoyens engagés puissent en bénéficier et s’affranchir des grands fournisseurs traditionnels. C’est dans ce contexte que des coopératives membres de REScoop Wallonie ont créé en 2012 leur propre fournisseur d’électricité citoyenne. Celui-ci est également une coopérative. Il appartient aux coopératives citoyennes wallonnes et est alimenté en électricité renouvelable par ces dernières. Ainsi, les unités de production et le fournisseur d’énergie sont et resteront aux mains des citoyens. Cette solution explique notamment pourquoi les prix ont été beaucoup mieux maîtrisés lors de la dernière crise énergétique, alors qu’ils flambaient partout ailleurs. L’engagement des membres s’est alors concrétisé par de réelles économies sur leurs factures.
En outre, ce circuit court permet de rendre nos sources d’énergie visibles, concrètes, ancrées dans nos communes. « Nos centrales hydroélectriques sont situées en plein cœur des villes, témoigne ainsi Alain Damay, administrateur de HOSe, la SCRL Hydro-Électricité d’Ourthe et Sambre, une société coopérative à gouvernance partagée entre des coopératives citoyennes et la société Hydro-B fondée pour développer cinq centrales hydro-électriques le long de ces rivières wallonnes. À Charleroi comme à Liège, cela permet de rapprocher les outils de production des citoyens. »
La présence d’une coopérative citoyenne d’énergie renouvelable dans un territoire offre également pour les habitants toute une série d’autres services très palpables, qu’ils soient proposés par la coopérative seule ou en collaboration. Fleurissent ainsi des bornes de recharges pour voitures électriques, des panneaux photovoltaïques sur des bâtiments publics, des écoles à l’éclairage optimisé, des formations à l’usage rationnel de l’énergie auprès des personnes en situation de précarité, etc. La « mobilisation » pour une énergie locale, abordable et renouvelable porte donc bien au-delà d’un investissement financier et de la construction d’un mât éolien.
Partenaires des communes
L’ambition de l’Union européenne est d’atteindre au moins 42,5 % (et si possible 45 %) d’énergies renouvelables d’ici à 2030, autrement dit demain. Au niveau fédéral, le Plan National Énergie Climat (PNEC) se donne pour objectif à la même date d’arriver à 21,7 % d’énergies renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie. Et au niveau wallon, le Plan Air Climat 2030 vise quant à lui les 28 à 29 % de sources d’énergies d’origines renouvelables, avec une part d’environ 52 % en ce qui concerne l’électricité.
Dans ce mouvement général, une majorité des communes se sont ainsi impliquées dans le cadre du projet Politique locale Énergie Climat (POLLEC), ou se sont engagées dans la Convention des Maires européens à jouer un rôle essentiel dans la transition énergétique et à lutter contre les changements climatiques. Mais, dans la pratique, la mise en œuvre d’actions concrètes par les communes pour atteindre leurs objectifs reste complexe. Manque de compétences en interne face à des projets très techniques, mobilisation difficile des acteurs locaux, acceptation sociale du projet par les citoyens et citoyennes compliquée, capital de départ non disponible : les raisons en sont multiples.
« Les coopératives citoyennes d’énergies renouvelables possèdent une expérience et une expertise qui nous est utile, témoigne Carlo di Antonio, bourgmestre de Dour où sont installées deux éoliennes appartenant à la coopérative citoyenne Émissions Zéro et aux communes de Dour et Quiévrain, ce qui permet d’assurer une gestion partagée et chacun d’en tirer des bénéfices. Leurs avis sont pertinents, elles amènent un autre éclairage sur les choix techniques et stratégiques à effectuer face aux entreprises privées. ». Les coopératives aident ainsi les communes à atteindre les buts fixés localement en termes de diminution de la consommation d’énergie et d’émissions de CO2. Les énergies renouvelables produites par ces coopératives en 2024 ont permis d’économiser presque 8 millions de tonnes de CO2 et d’alimenter près de 35 000 ménages en énergie verte, locale et durable.
« Les communes comme les coopératives servent l’intérêt général », commente le bourgmestre de Dour. Or en Wallonie, 94 % du marché de la fourniture d’énergie sont détenus par des acteurs industriels étrangers. Outre le fait d’avoir leurs centres de décisions en dehors du territoire belge, les bénéfices issus de leurs activités sortent du territoire wallon et servent des intérêts privés et financiers.
A contrario, comme le défendent les cofondateurs de la coopérative Courant d’Air Achim Langer (administrateur délégué) et Mario Heukemes (président du CA), « il y a une plus-value à soutenir un fournisseur local et des outils de production locaux, car un euro dépensé dans une coopérative rapporte 2,5 euros sur le territoire – contre moins d’1 euro lorsqu’il est dépensé chez un fournisseur privé1. Donc si vous définissez dans vos critères d’attribution de marché un fournisseur qui fait appel à des producteurs locaux, vous enrichissez le tissu économique local. De plus, notre fournisseur coopératif est le seul qui vous assistera effectivement dans la diminution de vos consommations. » Pour les deux administrateurs, la relation entre la coopérative fournisseuse d’énergie et les communes est très différente de celle avec une entreprise dite « classique » : « Dans le cadre de notre politique de maîtrise des prix pendant la crise, nous avons ainsi accordé rétroactivement des remises (comme nous l’avons fait pour les particuliers) alors que les termes du marché public ne nous y obligeaient pas », témoignent-ils.
Par ailleurs, recourir à des coopératives citoyennes locales permet de renforcer l’autonomie énergétique du pays. « C’est crucial en période de crise géopolitique, ajoute Julien Prévot, responsable juridique de REScoop, Les coopératives citoyennes disposent de plus des agréments CNC et Entreprise sociale, ce qui souligne l’importance des objectifs socio-économiques locaux pour ces initiatives citoyennes, leur objectif n’étant pas une recherche de profit financier personnel à tout prix. » –
- Selon une étude en 2019 du mouvement français de coopératives citoyennes d’énergies renouvelables Énergie partagée : https://energie-partagee.org/ressource/etude-retombees-eco-2/
Du fumier à l’électricité, au chauffage et bientôt au réseau gazier ?
À Ochain, le fumier et le lisier d’une quinzaine d’agriculteurs assurent le chauffage et l’eau chaude sanitaire de la maison de repos qui occupe le château local. Mélangés dans de grandes cuves, ces résidus produisent l’équivalent de la consommation électrique de 1 500 ménages. En échange, les fournisseurs reçoivent un digestat, qu’ils peuvent étendre sur leurs sols pour les nourrir, y compris en agriculture bio.
Cette transformation est appelée biométhanisation. Opérée ici par la srl Ochain Énergie dans laquelle sont impliquées un agriculteur, Grégory Racelle, et les coopératives citoyennes Émissions Zéro et Condroz Énergies Citoyennes, elle imite un processus naturel et fait partie elle aussi des énergies renouvelables. Maintenue à 40°C dans de grands digesteurs (les cuves) sans oxygène, la matière organique est dégradée par des micro-organismes, ce qui entraîne la production de « déchets » tels que le CO2 et le méthane (CH4). Ces derniers forment le biogaz, récupéré pour faire tourner un moteur diesel modifié qui entraîne un générateur de courant électrique. Le refroidissement du moteur fournit une quantité d’eau chaude quasi équivalente, en puissance, à la production électrique. L’eau chaude est destinée à maintenir la température du digesteur, mais est, éventuellement, aussi utilisée à d’autres fins, comme l’alimentation d’un réseau de chaleur.
Par ailleurs, ce biogaz peut aussi être débarrassé de ses diverses impuretés (CO2, eau…) et devenir du biométhane, un équivalent au gaz fossile qu’est le méthane. Il pourrait ainsi, sous certaines conditions, être injecté dans le réseau gazier.
L’hydroélectricité, une alliée discrète et puissante
Dans le paysage de la transition énergétique, l’hydroélectricité se distingue comme un pilier discret, mais essentiel. Source d’énergie renouvelable, fiable, locale et à très faible empreinte carbone, elle offre une production stable, particulièrement en hiver quand les besoins sont les plus élevés. Lorsqu’elle devient citoyenne — portée et financée par les habitants eux-mêmes, en partenariat avec les pouvoirs publics — elle se transforme en un levier d’ancrage territorial puissant pour une transition juste et inclusive.
Une dynamique vertueuse qu’incarne aujourd’hui le partenariat entre plusieurs coopératives citoyennes wallonnes, la société Hydro-B, et des institutions publiques telles que la SOFICO et le SPW Mobilité et Infrastructures. Un modèle exemplaire, basé sur la co-gouvernance et la complémentarité des forces.
Ce sont les pouvoirs publics qui ont ici donné l’impulsion : pourquoi ne pas équiper les barrages existants sur la Meuse, la Sambre et l’Ourthe de centrales hydroélectriques ? Ce sont aujourd’hui cinq centrales qui tournent, des Grosses Battes (Liège), à Chanxhe (Sprimont), en passant par Auvelais, Roselies et Marcinelle.
L’année 2024 a battu tous les records grâce à une pluviométrie exceptionnelle. La production des centrales de la Sambre et de l’Ourthe a atteint près de 20 GWh, soit 2,7 fois plus qu’en 2023 et l’équivalent de la consommation annuelle de 5700 foyers.
À Waimes, des éoliennes sans opposition
Sur les hauteurs de la commune de Waimes, à Chivremont, les longues ombres de cinq éoliennes s’étirent au milieu des champs. Le projet est né dès 2004, avec de premières études, et s’est complètement installé depuis 2011. Deux des mâts appartiennent à la société privée Mobilae, un à la coopérative citoyenne flamande Ecopower, et deux à la coopérative citoyenne Courant d’Air.
« Il y avait déjà une éolienne sur la commune de Saint-Vith, 4 autres à Elsenborn, puis ensuite dans plusieurs communes voisines, se souvient Stany Noël, ancien échevin, aujourd’hui président du CPAS et conseiller communal de l’entité. L’a priori était à l’époque globalement favorable au sein de la population, et les choses se sont faites quasiment sans opposition. »
La présence de la coopérative citoyenne Courant d’Air a également concouru à une bonne acceptation du projet de la part des habitants, pas mal d’entre eux étant également devenus coopérateurs et donc en petite partie propriétaires de mâts. « Cela aide lorsque des sympathisants sur le terrain peuvent informer, répondre aux craintes de leurs voisins. » D’autant plus que les normes de l’époque n’étaient pas celles d’aujourd’hui, certaines habitations n’étant qu’à trois à quatre cents mètres des installations. « Lorsque des personnes se sont plaintes de nuisances sonores, Courant d’Air a réagi rapidement, en installant un élément complémentaire sur les pales qui en limitait le bruit, le rendait plus constant et moins gênant. »
Taxes contre services
La collaboration entre la coopérative citoyenne et la commune est particulièrement étroite à Waimes : le choix a en effet été posé à l’époque de ne pas taxer les éoliennes, en échange de services. « Il y avait vraiment une volonté de la part des élus de collaborer avec les coopératives et pas seulement de les taxer, racontent Achim Langer et Mario Heukemes, cofondateurs et administrateurs de Courant d’Air. Cela a eu en conséquence un effet de levier considérable : c’est parce que la commune de Waimes nous a soutenus au début que nous avons pu acquérir des compétences et que le reste s’est enchaîné : la création de la coopérative de fourniture d’électricité citoyenne, les autres projets éoliens… »
Si selon Stany Noël les services rendus ne couvrent pas totalement le manque à gagner des taxes pour les finances communales, ils permettent malgré tout des économies : aujourd’hui, les dix écoles de l’entité sont désormais autonomes en électricité grâce à l’installation de panneaux photovoltaïques et un relighting par la coopérative, et la commune épargne ainsi l’équivalent de la consommation de 13,5 ménages, bénéficiant directement d’une plus-value locale générée par l’éolien. « Nous assistons la commune pour renforcer ses efforts de diminution des émissions de gaz à effet de serre, via une grande implication dans le comité Pollec à l’époque de sa rédaction, des investissements, des sponsorings, des études, des conseils…, en fait, nous sommes à la disposition de la commune pour toutes les questions liées à l’énergie explique-t-on chez Courant d’Air. C’est tout l’écosystème d’une commune qui bénéficie d’une telle collaboration. »
Des activités de sensibilisation avec le projet Génération Zéro Watt qui a été reproduit dans plus de 13 communes et touché plusieurs milliers d’élèves, d’éducation à l’usage rationnel de l’énergie pour les habitants de la commune, sont également organisées sans oublier la relation avec le CPAS Au pied de l’une des éoliennes, la coopérative crée à chaque début d’année scolaire un lieu didactique pour les écoles.
« Nous avons choisi à l’époque d’entrer plutôt dans une dynamique de co-construction d’un projet, rappelle le conseiller communal, plutôt que de dire ‘‘vous installez votre mât et vous payez’’. Les éoliennes font à présent vraiment partie du paysage, elles sont parties intégrantes de la commune et ne soulèvent pas plus d’opposition aujourd’hui qu’hier. »
Les temps ont changé selon l’élu waimerais, qui se demande si un tel projet se réaliserait aussi « en douceur » s’il devait être monté actuellement. Tout en témoignant que le choix d’alors était le bon. « Et quand j’entends certains craindre un effet négatif sur le tourisme de la présence d’éoliennes… Nous sommes la sixième commune la plus touristique de Wallonie, et ce parc n’a eu aucun impact dommageable. » Pas de regret pour la commune, pas de remise en question par les habitants, les mâts restent à Waimes le symbole d’une belle coopération
Chiffres
- Puissance par éolienne : 2,3 MW
- Production par éolienne : 4 500 000 kWh/an
- Nombre de foyers desservis : 1 100 par éolienne (pour une consommation moyenne de 3500 kWh/an/ménage)
- CO2 économisé : 1 500 tonnes/an/éolienne
Le bois, une ressource pour demain
Moins présent sur le devant de la scène que l’éolien ou le photovoltaïque, le bois-énergie est pourtant lui aussi une énergie renouvelable intéressante pour nos communes. Cette solution consiste à valoriser du bois local – souvent sous forme de plaquettes de bois (copeaux) – pour chauffer des bâtiments publics et/ou privés via une chaufferie centralisée automatisée.
Le bois provient majoritairement de résidus : déchets de scieries, bois d’élagage ou issu de l’entretien des forêts. Il s’agit donc de valoriser une ressource locale, renouvelable et souvent sous-exploitée. De nombreuses communes disposent de ressources de bois, une chaufferie qui l’utilise est donc une belle opportunité de créer un projet local d’économie circulaire en valorisant ces ressources au service du bien commun. Près de 85% de la valeur générée reste dans l’économie locale.
Un bon retour sur investissements
Ainsi à Wasseiges, deux bâtiments publics sont chauffés au bois : l’école communale depuis 2021, suivie de l’administration en 2022. Ces projets ont vu le jour notamment grâce à divers subsides, dont ceux du programme POLLEC.
Le bois-énergie s’est imposé dans cette commune de 3 000 habitants comme une solution à la fois durable et rentable. « Nous avons réduit nos coûts de combustibles de 50 à 60 % », confie Agnès de Marneffe, directrice générale de la commune. « Les chaudières à plaquettes sont très performantes, fiables et parfaitement alignées avec les objectifs fixés dans notre plan climat communal. »
L’installation de chaudières à bois n’est pas nécessairement une décision facile à prendre en ces temps de restrictions budgétaires : l’investissement initial demandé est en effet 5 à 6 fois plus élevé que pour une chaudière au gaz ou mazout. Mais face aux éventuelles hésitations, la commune de Wasseiges encourage les élus locaux d’autres territoires à ne pas se laisser freiner et à chercher des sources de financement. Car le retour sur investissement est relativement rapide : de 3 à 10 ans pour les projets bien conçus, grâce aux économies générées sur le long terme. Par ailleurs, le bois est une ressource locale, au tarif relativement stable, son prix dépendant principalement de la main-d’œuvre et donc de l’inflation — loin de la volatilité des énergies fossiles.
« Le combustible est moins cher et plus stable que le mazout ou le gaz. Et nous économisons quelque 35 000 litres de mazout chaque année », explique le bourgmestre de Froidchapelle Alain Vandromme. Ici, un réseau de chaleur au bois alimente plusieurs bâtiments communaux et bientôt des logements, remplaçant neuf anciennes chaudières au mazout. « Nos équipements avaient plus de 40 ans et c’était l’occasion de réfléchir à une solution plus durable », explique le bourgmestre.
Un tel remplacement réduit de 90 % des émissions de CO2 ! Quant aux particules fines, elles sont en grande partie évitée avec une combustion optimisée et contrôlée, et sont même réduites quasiment à zéro avec les filtres..
Si les contraintes techniques – un besoin d’espace pour stocker les plaquettes de bois et la nécessité d’un suivi plus régulier – existent, Agnès de Marneffe estime que les craintes peuvent être rapidement levées en s’entourant de partenaires expérimentés.
La coopérative citoyenne Coopeos, active aussi bien en Wallonie qu’à Bruxelles, propose ainsi un service clé en main de fourniture de chaleur. Elle prend en charge l’installation et l’exploitation complète de la chaufferie, dans le cadre d’un contrat de fourniture de chaleur longue durée. Elle propose également des formules en tiers-investissement.
« Les communes sont là pour montrer l’exemple, conclut Agnès de Marneffe. On a tous des plans de réduction des gaz à effet de serre et des objectifs à tenir. Il faut quand même les concrétiser à un moment donné. Et ça, c’est concret ! » –
Et l’urgence est renforcée par le fait qu’à partir de 2027, l’ETS2 (Emission Trading System), ou “taxe carbone”, fera significativement grimper le prix des énergies fossiles, ce qui renforce encore la nécessité de trouver des alternatives durables.
À Wasseiges
- 30 100 litres de mazout remplacés par du bois
- 86 tonnes d’émissions de CO2évitées par an
- 2 chaudières d’une puissance de 80 kW
À Froidchapelle
- 35 000 litres de mazout remplacés par du bois
- 101 tonnes d’émissions de CO2évitées par an
- Chaudière d’une puissance de 200 kW
- 400 mètres de réseau
Des panneaux solaires à énergie positive
L’énergie solaire paraît aujourd’hui plus proche du quotidien : nombre de toits dans nos villes et villages sont garnis de panneaux photovoltaïques, pas mal d’habitants en ont installés pour eux-mêmes.
Malgré tout, lorsqu’il s’agit d’opérations d’envergure, à l’échelle d’une commune, avoir recours à une coopérative citoyenne peut apporter des solutions de financement innovantes et un accompagnement de qualité.
En 2018 à Courcelles par exemple, à l’issue d’un marché public, la coopérative Émissions Zéro s’est vue confier la réalisation d’un projet ambitieux : financer, installer et exploiter des panneaux photovoltaïques sur neuf bâtiments publics, dont plusieurs écoles, des crèches, le CPAS et l’hôtel de ville. Des ombrières solaires ont également été installées sur le parking communal.
« A l’époque, nous avions peu d’expertise en la matière, explique l’échevine (entre autres) de la transition écologique Hedwige Dehon. Or la démarche d’une coopérative est tout autre que celle d’une société privée lambda qui cherche à faire du bénéfice, elle partage ses connaissances, elle est tout à fait transparente. Et puis le citoyen est réellement impliqué, il peut prendre des parts et participer à cette relocalisation de la production. »
Investissement citoyen
Grâce au modèle de tiers-investissement, la commune n’a pas eu à mobiliser de fonds propres ni à contracter de prêt. C’est la coopérative qui a pris en charge l’ensemble des coûts initiaux, l’installation des panneaux et de l’ombrière. En retour, la commune verse une redevance annuelle fixe pendant la durée du contrat (10 à 15 ans), ce qui permet à la coopérative de rembourser les coûts d’installation, de rémunérer les citoyens coopérateurs qui ont investi, de financer ses actions de sensibilisation et de formation.
À l’issue du contrat, la commune deviendra propriétaire des installations, et bénéficiera d’une électricité solaire quasi gratuite pour de nombreuses années. « L’électricité est en partie auto-consommée par le home du CPAS, la crèche, des écoles, c’est du circuit court… Et c’est une énergie verte et propre, ce qui contribue à notre Plan Climat énergie. Nous participons ensemble à l’effort wallon, tout le monde doit prendre sa part », commente l’échevine.
Ce projet a également permis de mobiliser les coopérateurs locaux et de lancer des initiatives de sensibilisation dans les écoles et auprès de la population. « C’est un exemple inspirant de gouvernance partagée entre acteurs publics et citoyens », estime Émissions Zéro.
Par ailleurs, l’implantation de ces installations sur des bâtiments publics offre une visibilité directe, incarne concrètement la réappropriation collective des outils de production. Avec ces installations photovoltaïques, le patrimoine public est mis au service de l’intérêt général. « Cette présence et cette collaboration avec une coopérative citoyenne permet aussi de donner une vision plus positive de la transition énergétique et écologique, constate Hedwige Dehon. D’autres projets, y compris avec d’autres énergies – comme l’éolien – sont perçus plus favorablement grâce à cette participation citoyenne. »
Chiffres
- Surface : 3650 m² de panneaux solaires
- Production : 530 Mwh/an environ
Soit l’équivalent de 150 ménages
« Créer un lien avec sa commune, pour sa génération et les suivantes »
Julien Prévot, vous êtes responsable juridique chez REScoop, en quoi soutenir la création d’une coopérative d’énergie citoyenne sur le territoire d’une commune peut-il être bénéfique pour renforcer le lien avec les habitants ?
– Généralement, ces coopératives ont vraiment une appartenance forte à leur territoire particulier. Cela se reflète d’ailleurs dans leur nom : Ferréole est installée à Ferrières, Condroz Énergies Citoyennes… dans le Condroz, etc.
Elles naissent souvent en réaction à la volonté d’un développeur privé d’implanter une ou des éoliennes. Des citoyens préfèrent alors essayer de se réapproprier tout ou partie du projet : ils veulent avoir quelque chose en retour, prendre en main cette question de l’énergie et pas seulement subir les impacts d’une implantation.
Ces citoyens s’investissent en conséquence beaucoup, font du porte à porte, organisent des ateliers, mènent des actions de sensibilisation pour convaincre les autres habitants, les entreprises, les collectivités locales, du bien-fondé de leur projet.
La confiance est vraiment un élément important dans ce type d’initiatives. Elle est bien plus présente quand il s’agit de voisins qui se rassemblent pour permettre à tous d’avoir accès à une énergie locale, en circuit court, sans recherche de profit financier, que vis-à-vis d’une société privée extérieure qui cherche à maximiser ses revenus.
Par ailleurs, beaucoup de coopérateurs prennent des parts pour leurs enfants, leurs petits-enfants. C’est, me semble-t-il, le signe d’un ancrage dans le territoire y compris pour l’avenir. Par le biais de cette énergie de demain, on crée un lien avec sa commune, pour sa génération et les suivantes.
Quel avantage voyez-vous pour les citoyens à participer à un tel projet ?
– Cela leur permet d’avoir leur mot à dire. Dans le modèle coopératif, le principe « une personne = une voix » est suivi, chacun peut s’exprimer, quels que soient ses moyens, quel que soit l’argent qu’il a pu y investir. Devenir coopérateur, c’est aussi pouvoir s’impliquer dans une entreprise qui a du sens, de façon bénévole ou autre, et prendre un rôle actif dans la transition énergétique.
Et puis, comme l’objectif de ces coopératives n’est pas financier, qu’elles ont des limites en termes de redistribution de dividendes, elles réfléchissent à quoi faire de leurs bénéfices, qui sont parfois importants. Dans certaines d’entre elles, les coopérateurs décident même de ne pas toucher leurs dividendes, préférant les voir réinjectés dans des projets locaux. Dans d’autres, ils mettent en place des comités d’éthiques sociaux pour voir comment renforcer leur activité sociale. C’est de plus en plus fréquent. Les coopératives d’énergie citoyennes interagissent avec des associations locales, financent des projets dans l’école du village, réalisent des actions de sensibilisation, d’information, etc. Ou encore jouent le rôle de tiers-investisseur pour aider à financer d’autres installations d’énergies renouvelables comme des panneaux solaires.
Discuter collectivement pour décider où investir localement les moyens générés par la coopérative, c’est aussi créer des liens avec d’autres habitants autour de projets communs.
Nous allons, au sein de Rescoop, entamer une enquête auprès des différents acteurs du secteur pour évaluer tous ces apports autres que strictement économiques. Ils sont moins facilement valorisables mais pourtant bien présents.
Existe-t-il des freins à la participation ?
– Pour devenir client chez notre fournisseur coopératif citoyen il est nécessaire d’investir dans des parts pour un minimum de 250 € dans une coopérative citoyenne productrice d’énergie. L’acquisition de parts nécessite un investissement initial, ce qui peut représenter un obstacle pour certains. Si c’est un obstacle trop élevé, des solutions sont imaginées pour pouvoir intégrer des personnes plus en situation de précarité. Mais c’est une forme de collectivisation : avec cette somme, vous pouvez avoir accès à une énergie locale sans avoir à acquérir toute une installation photovoltaïque personnelle.




